Jean Cocteau préface dans Les merveilles du monde. 1957, Hachette Les excès de langage de notre époque où toute chose est soit sublime, soit ignoble, soit du tonnerre, soit de la crache rendent plus actuel que jamais le célèbre cri de Nietzsche : « Malheur à moi, je suis nuance. » Il est difficile, lorsque la moindre petite mode devient merveille, de s’entendre sur le merveilleux et de dénombrer les objets qui l’illustrent. Si j’essayais de cerner le terme « merveilleux » et de définir ce qui fait une merveille d’une œuvre de l'homme ou de la nature, je dirais que le merveilleux est l’élan qui emporte un spectacle plus loin que les règles, sans pourtant qu’il passe outre la zone humaine qui permet à nos critères de s’en éblouir. Le merveilleux, à l’exemple de la poésie, est un accident sur la ligne droite, un explosif, un monstre apte à méduser, à nous statufier, comme la tête de la Gorgonne. Il dérange les habitudes, et peu s’en faut qu’il ne révolte et ne soulève la colère des personnes assises qu’il oblige à mettre debout. De ce fait, il échappe par sa noble déraison à nombre de personnes raisonnables. C’est à la longue, et de sacre en sacre, qu’il se classe et prend des prérogatives indiscutables, obligeant à l’admettre ceux-là mêmes qui ne l’eussent jamais observé. Le besoin de merveilleux est aussi vif que la crainte qu’il inspire. Bien des individus refusent l’inexplicable, le tiennent pour entreprise du Diable, et c’est au point que l’Église suspecte fort les miracles, les passe au crible avant de les admettre et que, vous le savez bien, des phénomènes passant pour surnaturels et pour magie diabolique conduisaient sur le bûcher les pauvres précurseurs de la science. Bref, il y a dans le « merveilleux » du danger, de la foudre, et en fin de compte, un désordre propre à bouleverser l’ordre que tout bon citoyen respecte. Somme toute, une merveille de l’art ou de la nature est un groupe de formes équivalant à un des actes de désobéissance qui, selon la manière dont les dés tombent, en condamnent l’auteur à mort ou le couronnent. Un rien sépare quelquefois une merveille du ridicule et il est impossible que l’émotion que l’âme en éprouve vienne de ce que la merveille penche dangereusement sur la laideur et que sa singularité résulte de cet étrange équilibre. On a coutume de limiter les merveilles du monde au chiffre sept. Ce chiffre sacré, obtenu par l’addition de la triade et des quatre pattes de l’animal terrestre, ce chiffre clef de la Bible et des arcanes de l’Apocalypse, répondait parfaitement à un choix de ce que l’homme ait imaginé de plus exceptionnel. Mais depuis, le monde s’est enrichi de trésors. Sur les sept trésors illustres il en reste fort peu. En outre, une certaine soif imaginative emprunte leur angle de vision aux poètes et les photographes, en se libérant de ce que les peintres impressionnistes crurent vaincre, renseignent une foule d’esprits sur les excentricités innombrables de la planète, sur la manière d’accuser leur relief, de le porter à l’extrémité d’eux-mêmes. Le « Musée imaginaire » de Malraux offre l’exemple type de cette vulgarisation seigneuriale des objets appartenant à la famille du merveilleux et qu’il fallait jadis voyager beaucoup pour connaître. L’album que « Réalités » nous propose déroule un panorama des merveilles dans le sens le plus large du terme. Montagnes, fleuves, arbres, édifices, statues, rien n’échappe à cette baguette féerique capable (outre les spectacles naturels qui dépassent le simple pittoresque) de grouper la dispersion sublime et décourageante d’artistes qui, de siècle en siècle, vécurent très au-dessus des moyens de leur époque.
© alicia tréminio, 2019
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